samedi 20 septembre 2014

La colère de Clémence – 1ère partie














18h30. Clémence poussa en grimaçant la porte du vestiaire. A la vue de ses amies en train d’enfiler leur justaucorps, elle soupira. Deux semaines auparavant, elle s’était blessée de la manière la plus idiote qui soit. Son entraîneur lui avait proposé d’essayer le tapis de course, en lui vantant les mérites de travailler son endurance et son souffle de manière régulière. Si elle appréciait parfois les footings en plein air, elle avait tout de suite été attirée par l’idée de s’approprier un nouvel espace de jeu dans ce grand gymnase. Rajouter une séquence d’endurance, sur place, dans cette ambiance qu’elle affectionnait, entourée de filles partageant comme elles cette volonté de maîtriser leur corps, toujours à la recherche de cette sensation enivrante d’être en accord avec elle-même, centrée, dans l’instant. Et pour cela il fallait travailler, s’entraîner des heures, être régulière, tenace, volontaire. Clémence se remémora la séance de la dernière fois. La première image qui lui vint à l’esprit fut celle de son entraîneur qui lui avait présenté l’appareil, puis l’avait quitté en lui disant :

-         Je te laisse, je vais voir les autres. Tu mets une vitesse raisonnable, au début …

Clémence avait cherché dans son esprit ce qui pouvait correspondre pour elle à une vitesse « raisonnable ». Des années de gymnastique lui avaient donné une belle maîtrise de son corps. Elle avait pensé : « Je ne vais quand même pas trottiner comme une petite vieille … voyons … 10 km/h ? 12 ? 15 ? Allez, va pour 15 … si ça va trop vite je ralentirai … mais je tiendrai bien quelques minutes ! » . Clémence aimait se dépasser. Et la perspective de revenir voir son entraîneur en lui lançant d’un air détaché « Oh … c’était cool, j’ai fait 20 mn à 15 km/h » n’était pas pour lui déplaire. Et puis elle n’avait jamais vraiment bien compris ce que signifiait le mot « raisonnable ». Une fois sur le tapis, elle avait tapoté les touches du clavier jusqu’à ce que la mention « 15 km/h » apparaisse. Elle avait respiré un grand coup et appuyé  sur le bouton « START ». Malheureusement, c’était la première fois que Clémence essayait ce genre d’engin. Elle avait été surprise par l’accélération et avait eu à peine le temps d’esquisser quelques enjambées avant de pousser un cri.

-         Eeeeehhhhh ! Meeeerde !

Clémence avait trébuché. Son genou droit avait violemment heurté le bord du tapis. Elle s’était presque relevée en larmes. Après l’avoir secourue et vérifié qu’elle pouvait encore se mouvoir, son entraîneur lui avait immédiatement administré plusieurs pulvérisations de la bombe de froid qu’il gardait toujours à portée de main. La bombe était un peu trop proche de la distance recommandée, et le froid intense l’avait presque brûlée, mais en même temps soulagée. De toute façon, elle n’était pas douillette. Elle était surtout furieuse contre elle-même, se sentant ridicule d’avoir effectué une telle chute. Le médecin, consulté, lui avait imposé un arrêt de deux semaines. La reprise allait être dure.

-         Ah, Clémence, cool de te revoir ! Ca va mieux ?
-         Tu nous a manqué !

La sollicitude de ses amies lui fit chaud au cœur. Lorsqu’elle enfila à son tour son justaucorps et son short de velours noir, elle eut la sensation de revivre. Au début de la séance, à l’annonce de la douleur encore présente, son entraîneur lui avait bien précisé :

-         Clémence, tu reprends TRES doucement.

L’échauffement s’était bien déroulé. Mais lorsqu’elle entama les premiers enchaînements, Clémence dut se rendre à l’évidence : elle avait mal et peinait à retrouver son niveau habituel. Elle rageait de voir ses copines progresser et travailler de nouveaux exercices. Elle se sentait comme une débutante face à elles, et cette sensation devint vite insupportable.

-         Bon, Clémence, viens essayer le double salto.

Clémence se dirigea vers la piste d’élan, où l’une de ses camarades venait justement de s’élancer. Elle aimait particulièrement cette sensation de s’élancer dans l’espace, le trampoline agissant comme un amplificateur de mouvement, permettant de donner l’impulsion décisive. L’élasticité de la toile tendue ne pardonnait aucune erreur et demandait une très grande maîtrise de soi, particulièrement au niveau des appuis, mais offrait en retour la récompense d’une élévation suffisante pour tenter des mouvements complexes. Oui, cela lui ferait sans doute du bien. Clémence se positionna bien au centre, respira et démarra. La douleur lancinante était encore présente, mais suffisamment lointaine pour la traiter avec le mépris qu’il convenait. Ses pieds s’enfoncèrent dans la toile tendue, parfaitement synchronisés.  Clémence banda ses muscles pour effectuer le mouvement tant de fois exécuté de manière parfaite. Elle tourna deux fois et se prépara à la réception, jambes tendues. Mais contrairement à la prise d’élan, où l’élasticité du trampoline lui avait permis d’absorber l’impulsion, son genou droit ne supporta pas le choc de la réception sur le tapis. Elle trébucha et atterrit sur les fesses. Mortifiée, elle se leva et reprit sa place dans la file. « Non ! Je veux y arriver ! » pensa t’elle.

Au bout de trois essais successifs, Clémence n’avait toujours pas réussi à atterrir correctement. Elle était furieuse. Elle s’élança pour la quatrième fois avec une rage contenue, imaginant les sourires de ses camarades chaque fois qu’elle retombait dans cette position. Une débutante. Elle n’était qu’une débutante, songea t-elle.

-         Eeeeehhhh !

Déséquilibrée, Clémence venait de retomber une fois de plus sur les fesses. Elle se sentait trahie par son genou.

-         Fais chier !

Le cri avait retenti dans tout le gymnase, attirant tous les regards sur elle. Immédiatement, son entraîneur vint à sa rescousse.

-         Clémence … ne t’inquiète pas …c’est tout à fait normal, tu reprends …
-         Pffff … tu parles …
-         Tu dois passer par une période de réapprentissage. La douleur va passer petit à petit. Tu ne peux pas récupérer en un jour.

Plus son entraîneur était compréhensif, plus Clémence bouillait intérieurement.

-         Tu sais, d’ailleurs, j’ai vu des filles qui devaient repartir à zéro, après une chute comme celle que tu as faite. Tu as même de la chance de ne pas avoir tout perdu ! C’est tout à fait normal, ça.
-         Mais j’en ai strictement rien à foutre d’avoir de la chance, figure-toi !

Clémence, hors d’elle, se leva et partit se recroqueviller dans un coin du gymnase. Accroupie, dos contre le mur, la tête baissée, elle était au bord des larmes.  Lorsque son entraîneur revint vers elle avec une bouteille d'eau, elle s’en saisit et la jeta le plus loin possible en criant :

-         Fais chier ! Ca ne sert à rien ! Je n'y arriverai plus jamais comme avant !

Sur ce dernier éclat de voix, Clémence détourna son regard, se leva et partit dans la précipitation. Au fond d’elle-même, elle savait que son entraîneur avait raison, et que toute la colère qu’elle venait d’exprimer ne lui était pas destinée.

5 commentaires:

Tassmania, qui va se coucher toute rêveuse et apaisée maintenant :) a dit…

Pas commode Clémence! Avec un entraîneur si gentil en plus!

Je connais néanmoins bien ce sentiment "de ne pas assurer" et d'en vouloir à la terre entière, tout en sachant qu'on n'est pas juste avec ceux qui nous entourent... Mais je suis sûre que l'entraîneur de Clémence saura l'aider à canaliser cette agressivité pour mieux l'utiliser ;)

Merci Sam pour cette histoire où il est si facile de s'identifier tellement tu décris bien les émotions et les sensations corporelles :)

Sam a dit…

@Tassmania: Oh, je ne sais pas si c'est vraiment son entraîneur qui va la canaliser 0:-). Mais utiliser son agressivité à bon escient, la sublimer en quelque sorte est quelque chose de libérateur ... peut-être comme la méthode utilisée par certains précepteurs ;-)

A suivre ...

Annonciate a dit…

Magnifique commencement d' histoire qui est déjà passionnante à son début.
Clémence a fait une chute, elle n' a pas voulu suivre les conseils de son entraîneur. Forcément la reprise n' est pas évidente. Comme elle n' arrive pas à faire ce qu' elle veut elle s' en prend à tout le monde. Je pense que finalement son entraîneur ne va pas du tout apprécier. Attendons la suite.
Merci Sam.

Tassmania, qui a du mal à cacher son impatience a dit…

@Sam: waaaa, qu'est-ce que tu causes bien: "sublimer"! Trêve de plaisanterie, sous couvert de langage freudien les grands esprits se rencontrent...

Un troisième personnage? La clé??? L'agent sublimateur? Allez, arrête de nous faire languir [exprès] et poste la suite de l'histoire s'il te plaîîît! Comme ça on pourra retourner sagement à nos devoirs au lieu de faire une colère de... euh, d'anxiété 0:-)

Sam a dit…

@Annonciate: Merci :-)Oui, il faut toujours écouter son précepteur (euh ... son entraîneur :-D).

@Tassmania: Je crois effectivement qu'il y a un autre protagoniste dans l'histoire 0:-), qui risque de ... euh ... sublimer ? on va dire catalyser les émotions ;-)

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